En réponse à un éditorial de Stéphanie Grammond, la présidente de la CSN estime que le Québec a les moyens de ses ambitions en matière de services publics et de programmes sociaux, à condition de faire les bons choix.
Dans un récent éditorial intitulé « Avons-nous encore les moyens de notre État-providence ? », Stéphanie Grammond remet en question notre capacité à nous offrir collectivement des services publics et des programmes sociaux adéquats et adaptés à nos besoins. Certes, les défis devant nous sont importants et il ne faut pas les nier. Le vieillissement de la population en est un. Cela dit, Mme Grammond exagère largement à nos yeux lorsqu’elle suggère que « Québec et Ottawa sont dans le rouge de façon chronique ».
Au sens comptable, le Québec a atteint l’équilibre budgétaire sur le cumul des 10 dernières années budgétaires (2015-2016 à 2024-2025). Le Québec est aussi l’un des rares États en Occident à consacrer une part des revenus de l’État au remboursement de la dette publique (par le Fonds des générations).
Ces sommes ne vont donc plus au financement des services publics, ce qui met sérieusement ces services sous pression et qui érode constamment leur capacité à remplir leur mission.
Dans ce contexte, pouvons-nous vraiment nous étonner de l’essoufflement de nos réseaux publics, qui vivent sur le respirateur artificiel depuis tout ce temps ? Surtout, est-il encore justifié de continuer sur la même voie ?
En 2023, le gouvernement a mis en œuvre son engagement électoral à réduire l’impôt des particuliers dans un contexte de ralentissement économique. Cette mesure a fait perdre au trésor public 1,7 milliard de dollars seulement pour l’année 2023-2024, une perte récurrente et surtout, croissante.
Le gouvernement s’est aussi lancé dans la mise en place de nouvelles structures coûteuses (maisons des aînés, maternelles 4 ans, troisième lien, agences de santé et de transport, etc.) plutôt que de consolider les services publics et les programmes sociaux existants.
N’en déplaise à Mme Grammond, nous avons bel et bien les moyens de notre État social. Encore faut-il faire les bons choix.
Derrière le miroirde la productivité
Mme Grammond souligne à juste titre que le Québec et le Canada ont un problème de productivité des entreprises, ce qui freine la croissance des revenus des contribuables (sociétés et particuliers) et donc de ceux de l’État.
Si le constat est clair, les solutions le sont moins. Depuis 40 ans, on met la faute de cette situation sur les politiques fiscales et l’environnement réglementaire.
Pourtant, le taux d’imposition des entreprises a été réduit de moitié depuis les années 1980, la taxe sur le capital abolie, le commerce international libéralisé et l’on ne compte plus le nombre de projets de loi visant à s’attaquer à la lourdeur réglementaire.
Si l’article de Mme Grammond semble indiquer que les syndicats suédois font bande à part en alliant défense des travailleurs et amélioration de la productivité, elle fait gravement erreur, car pour nous également, ces deux enjeux sont à la fois indissociables et névralgiques.
Cela faisait d’ailleurs partie des premiers sujets de discussion que j’ai abordés avec François Legault après son arrivée au pouvoir en 2018.
Que ce soit en mettant de l’avant des mesures pour réduire le roulement de la main-d’œuvre, en proposant des projets innovants de formation en emploi, en revendiquant des investissements au sein des entreprises, en proposant des démarches paritaires de redressement d’entreprises en difficulté, etc.
Autre exemple concret : réduire les accidents de travail se conjugue avec des gains en productivité.
Mme Grammond nous invite également à nous inspirer du modèle suédois pour renouveler la social-démocratie.
Alors que la profonde remise en question de nos relations commerciales avec les États-Unis et la nécessité d’entreprendre un grand chantier entourant notamment les enjeux de productivité et de transition environnementale pourraient être l’occasion de renouveler le modèle québécois de concertation, force est de constater que le gouvernement Legault mine son propre terrain en s’attaquant au droit de grève avec le projet de loi 89, créant plutôt un climat de confrontation sociale.
En terminant, soulignons que la question des inégalités sociales ne peut être passée sous silence lorsque l’on parle de productivité. Dans plusieurs pays, la croissance des salaires n’a pas suivi celle de la productivité, ce qui fait que les gains de productivité n’ont pas contribué à accroître le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires.
Le rôle des syndicats est justement de s’assurer que ces gains de productivité soient adéquatement partagés, de sorte qu’il y ait une véritable redistribution de la richesse. C’est aussi ça, avoir les moyens d’un État-providence.